‘Retaule de Tots els Sants’, Pere Serra. Monastère de Sant Cugat del Vallès, dernier quart du XIVe siècle

 

Le mois de novembre commence avec deux fêtes très traditionnelles du calendrier chrétien et qui se sont popularisées au cours du temps. Ce sont deux dates qui ont leurs racines dans les premiers siècles du christianisme ou, même, qui recueillent des traditions païennes : nous voulons parler de la fête de la Toussaint et du Jour des Morts, la commémoration des fidèles défunts ; l’une se célèbre le 1er du mois et l’autre le 2, parce qu’elles commémorent deux faits qu’ils sont reliés entre eux. Dans le domaine populaire elles ont différentes formes d’expression, comme, par exemple, une gastronomie propre (les châtaignes, les panellets), avec des gestes et des attitudes (visite aux cimetières pour porter des fleurs, enfants travestis) et des noms particuliers comme la Castanyada ou Halloween.

Pour connaître un peu plus ces deux fêtes nous devons revenir au VII siècle. Et là nous trouvons le pape Boniface IV (608-615), qui a décidé de conserver un des bâtiments romains les plus beaux du monde : le Panthéon. En l’an 27 av. J.-C., Marc Agrippa l’avait fait bâtir en l’honneur des sept dieux planétaires, avec Jupiter comme dieu principal, et le bâtiment a été donné par l’empereur Phocas au pape Boniface, qui l’a consacré comme église chrétienne en 610 et l’a placé sous le patronage de la Vierge Marie et des martyrs, en indiquant que la fête en l’honneur de tous les martyrs soit célébrée le 13 mai. Dans l’Église d’Orient existait déjà une fête consacrée à tous les saints depuis 359, comme le relatent saint Éphrem dans les Carmina Nisibona ou saint Athanase dans son Epistulae Syriacae, même si la date précise à laquelle elle était célébrée variait selon chaque église locale : en Syrie c’était le 13 mai ; à Antioche, le dimanche après la Pentecôte.

Au cours du temps, la fête a été dédiée à tous les saints et a changé de date. Le motif en fut  que le pape Grégoire III (731-741) consacra une chapelle dans la basilique Saint-Pierre du Vatican pour rendre un culte à tous les saints enterrés dans les catacombes romaines et qui ne disposaient pas d’endroits dignes pour le culte : c’était l’oratoire consacré au Sauveur, à Marie, aux apôtres, aux martyrs, aux confesseurs et à toutes les âmes justes. Il y fut instauré un chœur de moines qui chaque jour priait lors de l’office en l’honneur du saint dont c’était la fête. Et la fête principale de cette chapelle est restée fixée le 1er novembre, date qui a commencé à être connue comme Omnium Sanctorum (Tous les Saints > Toussaint) et qui aussi été célébrée au Panthéon ou à Sancta Maria ad Martyres. Le pape Grégoire IV (827-844), en 835, instaura la fête pour toute l’Église Universelle à la même date à laquelle elle se célèbre aujourd’hui.

Comme c’était une fête importante dans le calendrier liturgique, et en suivant les usages de beaucoup d’autres festivités, la veille de Toussaint était considérée déjà comme le début de la fête et de là provient l’un des noms sous lequel est connue la célébration : All Hallow’s Even (Veille de Tous les Saints), qui, avec le temps et les changements dans la prononciation devint All-Hallowed Ev, puis All Hallow Een, et, actuellement, Halloween.

Le choix de la date n’a pas seulement une raison liturgique basée sur le jour où le pape a consacré cette chapelle au Vatican. Il y a aussi des réminiscences païennes des célébrations celtes consacrées aux morts et, pour en revenir à Rome, nous trouvons un autre motif pour le changement de date de mai en novembre : au mois de mai, date originaire de la fête, les nourritures manquaient et, comme les pèlerins qui allaient au Panthéon vénérer les nombreuses reliques de martyrs étaient nombreux, il n’y avait pas assez de repas ni de boisson pour satisfaire une grande demande. Par contre, au mois de novembre, toutes les récoltes avaient déjà été faites et on pouvait célébrer une fête aussi importante que celle-ci avec du vin nouveau, des sucreries faites de fruits secs cueillis en septembre ou du pain des céréales moissonnées en été. Elle devint, donc, une fête qui célébrait aussi la fin des récoltes et l’abondance.

Presque de forme parallèle mais, au final, étroitement liée, fut créée la commémoration des fidèles défunts, le Jour des Morts, qui est resté fixée à la fin du X siècle au 2 novembre. Cette commémoration se trouve attachée à l’idée du Purgatoire, un endroit où les âmes pouvaient purifier les péchés avant d’aller au Ciel. Les antécédents du Purgatoire se trouvent dans les Écritures, mais aussi dans l’historiographie, qui rapporte les visions qu’eurent certains personnages des âmes qui imploraient l’aide des vivants pour pouvoir obtenir le salut éternel. Par exemple, la Vision de Furseus, que Bède le Vénérable (672-735) a incluse dans son Historia ecclesiastica gentis Anglorum (Histoire ecclésiastique du peuple des Angles) ou la vision de saint Patrick, selon laquelle découvrit l’entrée du Purgatoire sur une île située dans un lac irlandais.

Mais celui qui a donné son élan au Jour des Morts est saint Odilon, abbé de Cluny (961-1049). Pierre Damien (1007-1072) a initié le procès de canonisation de cet abbé réformateur et il a réuni quelques faits biographiques. Parmi ces faits on explique que l’abbé a entendu un jour des voix et de grands cris de démons qui se plaignaient que les vivants leur arrachaient les âmes des morts par leurs aumônes et leurs suffrages. Odilon a compris qu’il fallait aider les âmes des défunts avec les prières et il décida que dans tous les monastères dépendant de Cluny on fasse mémoire annuelle des Fidèles Défunts le lendemain de la fête de Toussaint. Toutes les abbayes et les monastères de l’ordre clunisien ont fini par imposer cette mémoire des défunts : ils rédigeaient une liste les moines défunts de leur communauté et ils leur consacraient l’office divin et les messes en suffrage pour leurs âmes. Les moines aussi priaient pour les bienfaiteurs laïcs de leurs monastères, pour les rois et pour les magnats, afin qu’ils obtiennent le salut éternel.

 

Image de saint Odilon. Basilique de Saint-Urbain de Troyes, XIIIe siècle (Où l’on voit les flammes qui rappellent sa vision des âmes purifiées au Purgatoire)

 

Mais il faut attendre le XVI siècle pour que soit instaurée la Commémoration des Défunts dans le monde catholique tout entier, en un temps où les protestants doutaient de ces formes de salut. Entre-temps, l’existence du Purgatoire s’était installée dans le schéma mental de la société du bas Moyen Âge, un imaginaire très différent de celui des hommes et les femmes de l’époque carolingienne.

 

Daniel Piñol
Universitat de Barcelona

 

Bibliographie :

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Campa Carmona, Ramón de la. « El culto a los difuntos y su conmemoración anual en la Iglesia Católica ». A : Sánchez Ramos, Valeriano ; Ruiz Fernández, José. La religiosidad popular y Almería: Actas de las III Jornadas. Almeria : Instituto de Estudios Almerienses, 2004, p. 103-110.

Le Goff, Jacques. El nacimiento del Purgatorio. Madrid : Taurus, 1981.

Piñol, Daniel. A les portes de la mort: Religiositat i ritual funerari al Reus del segle xiv. Reus : Centre de Lectura, 1998.